BEST SELLER TRANQUILLE

  1. Pas de mauvaise surprise. Comme dans ses romans, Jean-Paul Didierlaurent ne met pas de barrière quand on l’approche. Et même s’il est vraiment pris par le temps, il n’en laisse rien paraître. Ce jour là, il était à quelques heures d’un départ qui allait lui faire quitter ses Vosges natales pour Istanbul. Le liseur de 6H27, son premier roman,venait d’être traduit en Turquie, après 36 autres pays. Ce qui lui  a valu de recevoir le Prix Littéraire Notre Dame de Sion, décerné  à l’ambassade de France par les anciens élèves du lycée français. Voyage inattendu, comme tant d’autres depuis que le livre a fait le buzz en 2014, jusqu’à devenir un véritable phénomène d’édition.

UN ENGOUEMENT SURRÉALISTE

Vingt quatre pays avaient acheté le livre avant qu’il ne soit imprimé en France. L’alchimie du succès ne s’explique pas toujours. Mais au delà du flot médiatique, le soutien du libraire qui partage son coup de foudre génère des records de vente, comme on l’a vu à la Librairie Largeron  de Reims. « Même un très bon livre ne se suffit pas à lui même, commente Jean-Paul Didierlaurent, et le libraire est un passeur sans égal. » Rançon de la gloire, le liseur est d’ailleurs plus souvent nommé ainsi, en abrégé, parce que chacun de ses lecteurs se l’est approprié.

Pour ceux qui ne la connaîtraient pas encore, c’est l’histoire d’un homme souffrant d’avoir à pilonner chaque jour des tonnes de livres, mais heureux d’en sauver quelques pages pour les lire sans autre commentaire aux voyageurs du train qu’il prend tous les matins en allant à l’usine appuyer sur le bouton de l’horrible machine. Ce partage, cet amour de l’autre finit dans un jeu de piste qui le mène à l’amour tout court. Les héros de Jean Paul Didierlaurent ont des trajectoires singulières que chacun d’entre nous pourrait prendre, pour peu qu’il ose le faire. « Quand j’ai acheté ma maison elle avait des fissures  et ça m’a un peu obsédé, comme un caillou dans la chaussure. Tout va bien en apparence, mais ça révèle des souffrances cachées, comme la souffrance au travail que j’ai connue quand j’étais commercial. Dans une des nouvelles que j’ai écrites à l’époque, un VRP en nains de jardin envoyait tout péter, et c’est devenu la trame de mon  dernier livre, La Fissure. » Voilà comment naissent les livres de Jean Paul Didierlaurent, de ces petites et grandes misères  auxquelles personnes n’échappe. Mais sous sa plume, la vie bascule de la peine à la sérénité.

J’AI L’IMPRESSION D’AVOIR TROUVÉ MA PLACE

« Tout le monde n’est pas apte au bonheur, certains pourraient y accéder, mais ils ne s’en rendent pas compte. La majorité subit et souffre. Moi je mets une pépite en face de mes personnages pour chambouler leur quotidien, un petit détail qui les tire de l’ombre vers la lumière. »  Et de préférence vers une belle histoire d’amour. Car l’amour ne saurait être absent de l’univers de ce quinquagénaire, mari, père, et grand père apparemment comblé. En commençant par l’amour qu’ont vécu ses parents. « Soudés  au delà de la mort, catholiques sans être sectaires, leur philosophie de la vie a été un modèle. » L’éducation de l’écrivain vosgien a été stricte et sans contrainte à la fois, parce qu’il se sentait libre, à La Bresse, entre lac et forêt. « Une vie naturelle, joyeuse. J’ai passé ma jeunesse dehors, les cabanes, la luge, on faisait du sport sans faire de sport, les écrans nous occupaient assez peu. » Et quelques décennies plus tard, Jean Paul Didierlaurent évoque tranquillement son plaisir d’être ce qu’il est devenu, un auteur à succès qui admet  enfin qu’il est un écrivain. Le côté sacré de ce mot l’a longtemps intimidé, mais il a du s’y résoudre, car rien n’est usurpé dans sa ligne de vie. Le liseur a été refusé par une dizaine d’éditeurs avant d’être publié. C’est en remportant une vingtaine de concours de nouvelles qu’il s’est fait connaître au bout de quinze ans. La contrainte du thème imposé stimulait sa créativité.  «J’étais trop pudique pour faire lire ce que j’écrivais. J’ai signé  ma première nouvelle à 35 ans. Le principe du concours était parfait pour moi parce qu’il vous laisse dans l’anonymat jusqu’à la remise des prix. » Il vit désormais de sa plume, mais une sagesse bien terrienne lui  dicte de conserver un peu de son poste de fonctionnaire : les aléas de l’écriture sans le risque. Provoquer le bonheur, savoir le saisir et le cultiver, c’est décidément tout un art.

Monique Derrien

Reporter puis grand reporter à Radio France de 1987 à 2016. Prix du Grand Reportage de Radio France. Chronique judiciaire régulière et assidue des petits et grands procés : Chanal, Heaulme, Fourniret. Attention soutenue sur les audiences et faits de société et sur la politique, un peu. Parce qu'ils disent presque tout du monde qui nous entoure. Intérêt marqué pour la culture, la gastronomie et le champagne. Celui qui se boit et celui qui a su si bien se vendre jusqu'ici.

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