DE VIGNE EN VIGNE, LES CONQUÊTES DU GRAND NÉGOCE

Les grandes marques et maisons de champagne assurent aujourd’hui 62% des ventes de l’AOC. Rien d’étonnant à ce qu’elles cherchent à garantir leurs besoins en raisins. Un petit nombre d’entre elles ont le privilège de posséder des vignes, élaborant ainsi leur champagne en toute indépendance. Les autres doivent s’approvisionner auprés des vignerons. Ces transactions sont encadrées par des contrats  qui font référence dans le monde du vin. Parce qu’ils ont été peaufinés au fil des décennies afin que chacune des parties, négoce et vignoble, y trouve son compte. Mais rien ne vaut la liberté. Pour les maisons de champagne qui en ont les moyens, elle se gagne en achetant les parcelles de vignes dès qu’elles sont à vendre.

 

Selon Olivier Baranski, Directeur Opérationel à la SAFER pour le Grand Est, « l’accentuation de ce  phénomène d’appropriation est une réalité ». Jusqu’en 2015 les acquisitions de surfaces viticoles par les maisons du négoce ne dépassaient pas 5% du marché total. En 2018, les transactions notifiées à la SAFER  indiquent  que le négoce a acquis  prés de 17% des 172 hectares mis sur le marché, contre 15,2% des ventes en 2017. Plus préoccupant encore, celle que l’on surnomme « la grande maison » -autrement dit la branche champagne de LVMH qui regroupe Krug, Ruinart, Moet et Chandon, Dom Perignon Mercier et Veuve Clicquot- a acquis à elle seule les trois quart de ces vignes. Et cette toute puissance d’un opérateur comporte toujours des risques pour les partenaires d’un marché, quel qu’il soit. Pour le vigneron, le danger serait à terme de perdre tout contrôle sur le marché du raisin.

OPACITÉ

« Les chiffres de la SAFER ne sont d’ailleurs que la partie visible de cette concentration, commente Olivier Baranski, car les acquisitions ne nous sont pas notifiées quand elles concernent des sociétés, y compris des sociétés qui exploitent des vignes. Et du coup, on ne peut rien contrôler ». Au Syndicat Général des Vignerons, Maryline Taillère déplore elle aussi une absence de transparence qui empêche la SAFER d’exercer son droit de préemption. « Personne n’est en mesure de donner les chiffres précis des surfaces contrôlées par le négoce, même pas le Comité Champagne« . Maxime Toubart , le Président du SGV, l’évalue à 15% de l’AOC. Et d’ailleurs, pourquoi la Champagne aurait-elle le droit de se plaindre des gros besoins du négoce, et de LVMH en particulier ? Et comment  pourrait-elle se dispenser de les assouvir ? Les champagnes de vigneron ont  perdu  un quart de leur marché en 20 ans. Au profit du négoce qui sait valoriser ses flacons et mieux les exporter. La garantie de vendre son raisin plutôt que de ne pas vendre ses bouteilles est somme toute assez confortable pour le vigneron. Encore faudrait-il qu’il garde la main sur ses vignes, ce qui est de moins en moins le cas.

LA VIGNE AU VIGNERON

Le prix moyen de l’hectare est à 1,1 millions d’euros et les droits de successions sont si élevés que l’exploitation d’une  parcelle n’en est pas rentable avant des décennies. Le SGV se bat pour que la Champagne en soit exhonérée dans la prochaine loi foncière. Mais comment sensibiliser le législateur à ces problèmes de riches quand le raisin se vend à 7 euros le kilo ? La facilité à court terme, c’est donc de vendre. Et le pouvoir de séduction du groupe de Bernard Arnault est sans limite. Il a réalisé plus du cinquième des expéditions champenoises (une très belle part, donc, des 302 millions de bouteilles vendues en 2018). LVMH a les moyens de payer le foncier au prix fort, en y ajoutant même quelques avantages supplémentaires. Ainsi le vigneron peut-il continuer à exploiter la parcelle qu’il a cédée. Mais la contrepartie de ce bail à long terme , c’est que les raisins  qu’il récolte sur les hectares de vigne dont il reste propriétaire soient bien vendus, eux aussi,  à « la grande maison ». Cet effet de levier n’a que des avantages pour les deux parties. «A long terme, ajoute Olivier Baranski, cette hégémonie du négoce est préoccupante.» Elle présente le risque pour le vigneron de perdre le contrôle du marché du raisin  

LVMH, JUSQU’OÙ ? 

« On assiste à une lente intégration du vignoble par le négoce » ajoute Maxime Toubart. Et c’est pourquoi, malgré ses 4,9 milliards de chiffre d’affaire, la situation  de la Champagne peut en préoccuper certains. C’est dans ce contexte que le rachat des champagnes Duval Leroy par LVMH est évoqué avec insistance, parfois même avec inquiétude. L’hypothèse ne date pas d’hier.  Mais cette fois les experts du groupe ont  investi les lieux. Ils étaient trés présents aux dernières vendanges.  Il faut dire qu’avec ses 200 hectares, et notamment dans la Côte des Blancs, le trésor de Vertus a de quoi séduire Bernard Arnault. A moins que les difficultés de la marque sur le marché français n’incite les trois fils de Carole Duval à ne renoncer qu’à leurs approvisionnements complémentaires, sans  toucher au foncier ? Aujourd’hui en tous cas Julien Duval, le Directeur Général Adjoint de la société, n’a de cesse de démentir la rumeur persistante d’une cession. Voila qui rassure.

 

Monique Derrien

Reporter puis grand reporter à Radio France de 1987 à 2016. Prix du Grand Reportage de Radio France. Chronique judiciaire régulière et assidue des petits et grands procés : Chanal, Heaulme, Fourniret. Attention soutenue sur les audiences et faits de société et sur la politique, un peu. Parce qu'ils disent presque tout du monde qui nous entoure. Intérêt marqué pour la culture, la gastronomie et le champagne. Celui qui se boit et celui qui a su si bien se vendre jusqu'ici.

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