20 ANS DE RÉCLUSION POUR UNE ÉNIGME

Suphi Ayalp a été condamné à 20 ans de réclusion aux Assises de la Marne aprés 3 jours d’audience et 3 heures de délibérations. Mais le mystère de son parcours de mythomane reste entier. Il comparaissait pour une double tentative d’assassinat en Mai 2013 sur un couple de vignerons de Faverolles et Coemy  qu’il avait laissé pour mort. Les jurés ont finalement écarté la préméditation en  retenant l’intention de tuer. Mais le mobile de ce meurtre demeure obscur, son extrême violence est inexplicable. A moins d’y voir l’explosion annoncée d’une double vie que ce bon père de famille ne pouvait plus assumer.

Suphy Ayalp est entré à la Faculté de médecine de Reims aprés avoir brillammment passé le concours d’admission en 1998. Mais il lui faudra 2 ans pour valider l’année suivante,  puis 3 ans et encore 4 ans de plus pour accéder à la en quatrième année. Jusqu’à ce que le doyen lui refuse en 2009 la dérogation qui lui permettrait de quadrupler sa cinquième année. Il se reconvertit dans la vente de contrats d’abonnement au gaz. Mais dans sa famille – des franco turques originaire du Kurdistan- on continue à l’appeler « le docteur ». Parce que personne n’est au courant de ses échecs. Ni ses 2 frères et sœurs, ni sa seconde fratrie de 4 enfants  issue du remariage de son père.

UN GUIDE, UN MODÈLE

Ils sont presque tous là pour soutenir  un accusé qui n’a rien à voir avec ce modèle de grand frère aimant qu’ils pensaient connaître. Il ne savaient rien non plus de sa dépression , déclanchée dit-il par un premier retour aux sources : la Turquie qu’il a quittée à l’âge de 5 ans pour rejoindre son père en France. Il y découvre qu’on peut être martyrisé quand on revendique ses origines kurdes. Sympathisant du PKK, mais pas militant, il se dit particulièrement choqué par l’assassinat  à Paris de 3 militantes Kurdes. Il connaissait bien l’une d’entre elle, Rojbin, pour l’avoir hébergée quand elle venait faire les vendanges, comme lui, en Champagne. « On a tous été trés choqué dit une de ses sœurs à la barre, mais Suphy bien plus que les autres. Par le biais des réseaux sociaux j’ai vu qu’il travaillait beaucoup la nuit sur le sujet ». Obsédé par ce drame, au point de sangloter quand il évoque la perte de cette amie. C’est à ce moment là  qu’il est saisi d’une urgence : mettre sa femme et ses 4 enfants en sécurité. D’où  l’impérieux besoin de se procurer une arme pour protéger sa famille « parce que Daech massacre les kurdes en toute impunité ». Un des vignerons qui l’a employé pour les vendanges possède un fusil. C’est  donc pour le voler qu’il se serait introduit chez lui, encagoulé et muni d’un pied de biche.

UN RÉCIT FUMEUX

Il revendique  son mobile en boucle, presque obsessionnel , mais personne n’y croit. Et personne ne comprend davantage pourquoi tout ça finit  dans un bain de sang alors qu’il aurait pu fuir quand il est surpris par les propriétaires. Il les frappera sauvagement mais  sans avoir choisi de le faire. Il veut en persuader la cour mais son récit s’enlise,  il perd son auditoire. « Je me demandais ce que je faisais là ». La caméra de surveillance restitue un comportement  incompréhensible, inadapté à la situation et à ses objectifs  On comprend qu’il ment. Faut-il en conclure, comme le fait l’avocat des victimes, qu’il est venu là pour trouver des clefs et s’introduire plus tard chez eux, les cambrioler, parce qu’il a besoin d’argent. La société qu’il  à crée est alors en faillite mais il le cache à son épouse.

MYTHOMANE ET MANIPULATEUR

Il fait comme si tout allait bien et il  lui promet des vacances. La jeune femme est  dans la salle. Elle  lui assure un soutien sans faille depuis son arrestation, mais  au fil des débats elle se dit perdue, deboussollée comme tous ceux qui tentent de comprendre cet homme étrange depuis 3 jours. Il serait victime d’une depression chronique sévère, soignée  par un traitement trés lourd qu’il ne prend pas toujours. L’expert psychiatre n’exclut pas qu’il puisse simuler les  symptômes de sa pathologie. A quel moment Suphy Ayalp est sincère ? Quand il évoque la honte de ses échecs, sans doute, quand il adresse ses regrets et ses excuses aux victimes, puis dans les larmes, quand il dit  tout lamour qu’il porte à ses enfants qui viennent régulièrement  rendre visite à leur père criminel . La  mère a tenu bon jusque là. Mais cette fois, ses cris de douleur envahissent le prétoire.

Monique Derrien

Reporter puis grand reporter à Radio France de 1987 à 2016. Prix du Grand Reportage de Radio France. Chronique judiciaire régulière et assidue des petits et grands procés : Chanal, Heaulme, Fourniret. Attention soutenue sur les audiences et faits de société et sur la politique, un peu. Parce qu'ils disent presque tout du monde qui nous entoure. Intérêt marqué pour la culture, la gastronomie et le champagne. Celui qui se boit et celui qui a su si bien se vendre jusqu'ici.

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