Au Cerf à 3 Pattes à Germaine, on peut suivant les heures siroter un verre entre amis ou se régaler de la cuisine de Lorène Adnet. C’est là que cette cheffe champenoise a choisi de créer son entreprise. Son restaurant s’appelle Chez L. Et elle y propose chaque jour (sauf le jeudi) des déjeuners qui se sont fait, en quelques mois, une belle réputation. Le soir, elle laisse la place au bistrot animé par des bénévoles. L’association qui pilote ce tiers lieu organise, bien sûr, des manifestations culturelles. Mais elle a aussi créé une épicerie bio. Avec ses produits locaux, son dépôt de pain, elle est un peu le centre névralgique du village. Parce qu’à Germaine, le plaisir du partage et de l’échange est un mode de vie.
Le Cerf à 3 Pattes est attenant à l’école du village. Et dès que la classe est finie, l’épicerie se remplit. Parce que les gâteaux y sont bons et que c’est l’heure du goûter. « Vous mettrez tout sur le compte de maman, elle arrive »…Derrière la caisse, Charlotte s’exécute sans la moindre inquiétude pendant que les enfants vont s’atabler tranquillement à la terrasse du bistrot, juste à côté. Joyeux aperçu des petits bonheurs qui sont offerts aux 530 habitants de Germaine. Il y en a beaucoup d’autres. Et ils ne sont pas le fruit du hasard.

OEUVRE UTILE
Tout a commencé il y a quelques années avec la fermeture de la boulangerie de Germaine qui n’était pas assez rentable. La fin de ce commerce a été très mal vécue parce qu’il était aussi un lieu de vie et de rencontre. Les habitants ont été invités à réfléchir sur les moyens d’accompagner une convivialité qui est dans l’ADN du village. De ce brain storming est née l’idée d’une boutique de produits locaux avec dépôt de pain, adossée à un bistrot associatif. Le local mis à disposition par la mairie convenait très bien au projet qui prévoyait, évidemment, de développer les multiples activités culturelles existantes. Voilà comment est né le Cerf à 3 Pattes, association présidée depuis sa création en 2018 par Claude Gamichon, enseignant à la retraite et conseiller municipal. Les produits du terroir vendus par l’épicerie ont généré une demande de buffets campagnards. Terrines, saucissons, fromages… « On préparait de jolies tables, et ça marchait très bien, raconte Claude. Mais très vite on a compris qu’il fallait professionnaliser cette offre, faire plus que d’ouvrir des boîtes de pâté. » Lorène Adnet commençait à préparer des buffets plus élaborés pour répondre à la demande. Mais elle tenait surtout à ouvrir son restaurant. À Germaine, parce que ça ne pouvait pas être ailleurs. Elle l’a su dès qu’elle est venue y vivre avec sa famille.
UN RÉALISME ÉCONOMIQUE
Le projet de cette ex cadre dynamique mûrissait depuis longtemps. Elle voulait « cuisiner pour le plaisir de partager ». Au-delà de ses talents de cheffe, ses convives apprécient énormément sa générosité, dans l’accueil autant que dans l’assiette. Sa créativité rajeunit chacun de ses plats, sans faire offense à la tradition. Voilà pour les papilles. Le partenariat original de la cuisinière de Germaine avec le Cerf a donc favorisé la concrétisation de son envie, dans des locaux partagés entre le bistro des bénévoles et la société qu’elle a créée. À peine ouvert et déjà très couru, son restaurant est une des 3 pattes du Cerf, pour ne pas dire un pilier. «Tu loues le local que tu fais vivre avec ton activité, commente Claude. On s’appuie là sur un montage juridique et administratif, construit au fur et à mesure des besoins. » Le réalisme économique, autrement dit, cimente le succès du tiers lieu. « Nous on voulait que le projet soit pérenne, précise Claude. Qu’il ne dépende pas de l’évolution des politiques publiques. Non pas se passer des subventions, mais qu’elles ne soient pas l’essence du moteur. Qu’il y ait un développement économique de l’association, porté par le bistrot et l’épicerie. » Le bistrot, c’est une autre patte du cerf de Germaine. Il vit de ses recettes et des animations qui y sont proposées. Tous les soirs à partir de 17 heures, le lieu s’anime grâce à la disponibilité des bénévoles. Le directeur du Parc Régional de la Montagne de Reims en fait partie. Olaf Holm connaît donc particulièrement bien le dynamisme de ce village, dont il se plaît à rappeler que le festival de théâtre existe depuis 15 ans.
UNE VIE CULTURELLE TRÈS ANCRÉE
Il est vrai que le volet culturel de ce tiers lieu en est un peu le ciment. La preuve en est : avec ses 500 spectateurs, la quatrième édition du festival Mégaphone, dédié à la musique rock, a remporté un joli succès. Ce rendez-vous devient une rampe de lancement pour les artistes. Et là encore, ce sont des bénévoles et rien que des bénévoles qui organisent. Ils étaient une cinquantaine, dont Lorène qui a utilement mis ses talents au service de la popote, le temps du festival. Germaine est en réalité un lieu d’échange et de création. Le salon du livre «Lire perché dans l’arbre » en témoigne. Le village est par ailleurs une terre d’accueil pour de nombreux artistes en résidences. Leurs oeuvres naissent parmi les habitants, et souvent avec eux. Elles favorisent leur créativité et leur réflexion sur des thèmes divers, du réchauffement climatique à l’histoire des tuileries de la Montagne de Reims. Cette offre culturelle ne pourrait pas fonctionner sans subventions. Le label « Fabrique de Territoire » du Ministère de la Cohésion des Territoires, est un soutien précieux, parce qu’il est décerné pour deux ans. Il s’ajoute aux soutiens des collectivités, accordés sur chaque manifestation au coup par coup, et donc aléatoires. « On est sur un fil. Si la météo ne nous avait pas été favorable pour le dernier «Mégaphone», nous serions en difficulté, insiste Claude. »
UNE INITIATIVE EXEMPLAIRE
« C’est une question d’équilibre entre le cadrage et la liberté, dit Olaf Holm, entre l‘associatif et le professionnel. Les associations sont tirées par des personnes qui prennent le lead en impliquant les autres. Il y a une certaine ouverture d’esprit des élus et des leaders capables d’impliquer des gens. Le microcosme de Germaine fait que ça marche. C’est une initiative exemplaire. Dans les associations, ajoute Olaf, les gens ne font pas toujours la différence entre le bénéfice et le chiffre d’affaires. Il faut un certain professionnalisme si on veut que ça tourne. » Ainsi le projet de Lorène d’ouvrir son restaurant était-il très structuré. Elle fait travailler des gens du village. Le moteur de l’épicerie, la troisième patte du Cerf, c’est Isabelle Robert. Elle vient de la grande distribution. Elle sait gérer les stocks et les équipes. Voilà comment l’association emploie 5 personnes, l’équivalent de 3 temps pleins. Mais cette compétence a pu s’appuyer sur une solidarité bien ancrée à Germaine. « Ca vient peut-être de cette impression d’isolement, parce qu’on est au milieu de la forêt, explique Claude, même si on n’est pas isolé en réalité. »
L’ESPRIT DE GERMAINE
A la terrasse du Cerf à 3 Pattes, ceux qui prennent un verre commentent : « On préfère s’organiser entre nous dit un bénévole du bistrot. En hiver, par exemple, il y a toujours des arbres qui tombent sur la route. Eh bien ! celui qui a une tronçonneuse se déplace pour couper et dégager le passage. Et moi, si j‘ai besoin de tailler ma haie, dit Charlotte, je ne vais pas en acheter une. Je demande à. La voisine de me prêter la sienne. » Voilà. On s’organise dans l’intérêt général. Même sans être des bénévoles répertoriés, les gens donnent un coup de main. C’est l’esprit de Germaine. Pour les bénévoles inscrits, c’est pareil. Ils savent l’importance qu’ils ont dans l’association, mais s’ils ne peuvent pas assurer, on l’accepte. « On a la chance d’avoir un groupe de participants stables dans le temps. Tout n’est pas réinventé d’une année sur l’autre. Il y a ce noyau dur et collectivement on fait face. Les difficultés peuvent surgir quand des personnes clé s’arrêtent. D’où la nécessité d’assurer la passation. C’est une vraie préoccupation chez les administrateurs. Et on comprend de quoi l’alchimie germinoise est faite. « Les miracles ça se provoque, constate Olaf Holm. Quand la solidarité existe, elle force le destin. Des personnes à un moment donné vont faire que ça marche. C’est une affaire de lien. »



