LA CHAMPAGNE VEUT SAUVER SON TRÉSOR DE LA CRISE

MAIS DES TURBULENCES S’ANNONCENT

Champagne et pandémie n’ont vraiment pas fait bon ménage. Le manque à gagner est estimé à 1,7 milliard d’euros. C’est l’équivalent des 100 millions de bouteilles qui ne devraient pas être vendues en 2020, soit un bon tiers du marché escompté sur l’année. Le Comité Champagne annonce des mesures historiques pour maintenir le vaisseau à flot. Parmi elles, le report du paiement par le négoce aux vignerons des deux dernières échéances de la vendange 2019 provoque les plus vives inquiétudes, même s’il est conditionné par un accord préalable des deux parties. Cette disposition mettrait le vignoble en difficulté pour l’organisation de sa prochaine récolte. Elle révèle surtout les difficultés d’une économie champenoise qu’on a pu croire inébranlable.

 

 

“On a le sentiment que le négoce profite de la crise pour faire passer les réformes qui l’arrangent, commente une vigneronne de la Montagne de Reims. La règle pour la plupart des entreprises c’est quand même de régler ses fournisseurs à 30 jours”. En Champagne le paiement des raisins s’échelonne habituellement en 4 versements sur l’année. Là il s’agit de reporter les deux derniers paiements, jusqu’à Octobre et Janvier prochain.

C’EST DUR POUR TOUT LE MONDE

“Les temps sont durs pour nous aussi » dit encore un exploitant. A l’image de 5000 autres vignerons de Champagne il est vendeur de raisin au négoce, et/ou producteur du roi des vins. « Avec le confinement, nos ventes se sont écroulées et nos trésoreries sont au plus bas. Comment va-t-on gérer les prochaines vendanges ? Notre syndicat ferait mieux d’accompagner les exploitants, de préconiser les mesures d’urgences qui vont nous permettre d’éviter le dépôt de bilan, de suggérer des économies sur les charges à chaque fois que c’est possible. Parce-qu’on est dans une situation de crise qui  n’epargne personne». Il est vrai que cette demande de délais pour le paiement du raisin alerte sur des difficultés inédites en Champagne.  “On nous dit que les créances des négociants seraient augmentées d’un taux annuel de 1,5%, remarque la vice présidente des Vignerons Indépendants. Mais les intérêts bancaires sont moins élevés. Ils devraient plutôt se tourner vers  leurs banquiers insiste Christine Scher Sevillano. Faut-il comprendre que leurs banques les ont lâchées ? Et comment le négoce va-t-il payer la vendange 2020 s’il peine à honorer celle de 2019 ?  Au delà du report du paiement du raisin, les mesures proposées par l’interprofession prévoient de suspendre les transactions des bouteilles de vins sur lattes pendant un mois. Ce commerce, qui porterait sur 10 à 15 millions de cols, est une étonnante pratique champenoise. Elle tolère en effet que des bouteilles dont l’élaboration est pratiquement achevée soit vendues à des négociants pour qu’ils y collent l’étiquette de leur choix, pudiquement appelée “marque d’acheteur” pour ne pas dire “marque inventée”.

VIN SUR LATTES OU BAS DE LAINE ?

Cet usage offre une variable d’ajustement aux coopératives et aux vignerons puisqu’il leur permet de choisir de commercialiser leurs bouteilles sous leur propres étiquettes ou de les céder à d’autres vendeurs si leur clientèle n’est pas au rendez-vous. Ce marché parallèle alimente notamment les déplorables promotions de fin d’année qui bradent le champagne et son image à des prix défiant toute concurrence. Il est d’autant plus spéculatif que les vendeurs n’ont d’autre choix que de vendre à très bas prix s’ils sont en difficulté. C’est la raison pour laquelle le Comité Champagne a souhaité que ces transactions soient provisoirement suspendues pendant un mois. Suspendues ou définitivement abandonnées ? La question revient en boucle parce que c’est une crainte.    Le champagne y gagnerait en intégrité mais le vignoble y perdrait une variable d’ajustement sans l’avoir vraiment souhaité. “La période très défavorable que nous traversons est l’occasion de nous faire avaler toutes les couleuvres”. Ce ne sera pas le cas de la Fédération des Vignerons Indépendants. Ils sont 400 adhérents quand  le Syndicat Général des Vignerons en prend 5000 sous son aile. Ils élaborent leurs champagnes de A à Z avec les raisins de leurs vignes. Ils réalisent le quart des ventes de champagne de propriétaires (15 millions de bouteilles) bien au delà de l’hexagone et leurs talent les hisse souvent dans la cour des grands. Quand d’autres renoncent à élaborer leur vin, les indépendants ont une stratégie de développement malgré l’adversité d’une crise mondiale.

LA CRISE N’APAISE PAS LES HOSTILITÉS

Pas question autrement dit d’accepter que le niveau de la prochaine récolte soit une fois de plus programmé à la baisse. Malgré le contexte très tendu du moment, le rendement de la vendange 2020 fait déjà débat…alors qu’il ne sera fixé qu’en Juillet, d’un commun accord entre le négoce et le vignoble. Le choix si bien pesé de ces quotas  serait un des secrets du succès jusqu’ici envié de la Champagne. Il fixe le volume de la récolte pour les vins qui deviendront champagne ou qui seront utilisés dans des assemblages ultérieurs, quand la récolte sera moins belle et la demande plus forte. Ce modèle d’organisation optimise la qualité en équilibrant le marché. Car la surproduction est une hantise pour les champenois qui connaissent trop bien les coûts faramineux de leurs stocks. Mais bien que les chiffres de l’année en cours annoncent une forte récession, les voix des Vignerons Indépendants s’élèvent pour que le rendement 2020 de l’appellation ne s’inscrive pas dans cette logique. Les adhérents de leur Fédération ne veulent pas être privés des raisins de leurs vignes, même si le principe éprouvé de “la champagne unique” exige qu’il s’en tiennent aux décisions  de l’interprofession. Seulement voilà, ces 400 là ne sont pas entendus au Syndicat Général des Vignerons et  encore moins au Comite Champagne. L’impatience qu’ils expriment en vain depuis quelques années prend parfois le ton de la colère. Comment leur position quasi iconoclaste pourrait-elle s’exprimer dans ces conditions ? Comment changer le cours des choses ? En allant acheter le raisin ailleurs pour produire davantage quand on est contraint d’abandonner une partie de sa récolte dans les vignes? Ou plus simplement en renonçant à élaborer ses bouteilles pour vendre son raisin à d’autres ? Et tant pis si la diversité des champagnes de propriétaires continue à s’effriter. La production des bouteilles de récoltants a diminué de plus de 22% dans les 15 dernières années au profit du négoce…parce qu’ils sont de moins en moins nombreux à les produire.

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Monique Derrien

Reporter puis grand reporter à Radio France de 1987 à 2016. Prix du Grand Reportage de Radio France. Chronique judiciaire régulière et assidue des petits et grands procés : Chanal, Heaulme, Fourniret. Attention soutenue sur les audiences et faits de société et sur la politique, un peu. Parce qu'ils disent presque tout du monde qui nous entoure. Intérêt marqué pour la culture, la gastronomie et le champagne. Celui qui se boit et celui qui a su si bien se vendre jusqu'ici.

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