UN CHÂTEAU POUR LE CHAMPAGNE DE VIRGINIE T.

Le champagne de Virginie Taittinger ne peut évidemment pas porter le nom de son illustre famille. Devait-elle pour autant se priver du bonheur de produire ce vin qu’elle connaît si bien, depuis toujours ? Les cuvées qu’elle élabore avec son fils Ferdinand sont donc estampillées VIRGINIE T. Rien à voir avec du Taittinger, à part cette quête de l’exception apprise de son père Claude durant leurs deux décennies de collaboration au sommet de la mythique maison rémoise. Les Champagnes VIRGINIE T. ont aujourd’hui leur écrin. Le Château de Challeranges, à Taissy, reçoit désormais leurs  amateurs éclairés .

 

Il faut appeler les choses par leur nom. Virginie Taittinger est ce qu’on appelle une “fille à papa”. Et contrairement aux idées reçues, ce n’est pas forcément un atout quand on se lance dans le négoce du champagne. Beaucoup ont pensé qu’elle allait  marcher sur les pas de son père, sans véritable légitimité. “Quand je préparais mon business plan dans ma cuisine, j’ai vite compris qu’aucune banque ne me soutiendrait. Le champagne nécessite énormément de capitaux. Heureusement mes parents ont tenu à faire des donations de leurs biens de leurs vivant. Ça a été le nerf de la guerre. J’ai mis tout ce que j’avais dans l’entreprise.” 

DES BASES SOLIDES

Avec son fils Ferdinand, Virginie Taittinger élabore aujourd’hui des cuvées très particulières. 50 000 bouteilles expédiées en 2019, 100 000 deux ans plus tard. L’objectif des 250 000 cols n’est plus si loin. “Nous sommes en pleine expansion parce que nous avons démarré deux nouveaux marchés aux USA et en Allemagne.” Succès d’une femme qui a osé créer sa marque, inventer,  tout en s’appuyant sur les bases solides que lui donnait sa naissance. Cette très jeune sexagénaire épanouie descend d’une double lignée du champagne, par ses deux parents. Son père Claude a assuré la prospérité de la très prestigieuse maison rémoise pendant près de 50 ans. C’est ce qui a valu à sa fille de vivre “dans le champagne”, comme on dit, depuis sa tendre enfance. Les distributeurs du monde entier étaient régulièrement reçus à la table familiale. Claude Taittinger leur racontait les subtilités de son vin, avec la pédagogie que tout ceux qui l’ont approché lui reconnaissent, pendant que Virginie et ses deux soeurs faisaient le service du champagne. Sa mère, qui était infirmière, dirigeait les crèches de la ville avec beucoup d‘implication. 

UN PASSÉ REVENDIQUÉ 

Cet environnement lui a donné, dit-elle, “une force et une structure indéniable. Oui, je suis bien Virginie Taittinger qui a travaillé pendant 21 ans avec son papa au marketing et à la communication du Champagne Taittinger.” L’illustre maison est à présent dirigée par Vitalie, la fille de Pierre Emmanuel Taittinger. C’est ce neveu de Claude qui a repris les rênes de  l’entreprise rémoise en 2005 peu après la vente inévitable de l’immense patrimoine de la famille (fait de champagne, mais aussi  d’hôtels, de parfums et de cristal…) “Aujourd’hui c’est une autre aventure pour moi” commente sobrement l’entrepreneure qui a du quitter les bureaux de la Butte Saint Nicaise en même temps que son père. Il aura fallu dix années de bataille judiciaire pour que la Cour de Cassation lui reconnaisse le droit de se prévaloir de son passé professionnel et privé au sein de la famille et de l’entreprise Taittinger. C’est acquis depuis peu. Mais son identité s’exprime d’abord par les vins qu’elle élabore désormais avec son fils.

TRACER SA ROUTE 

“Marketing  et communication  dans une grosse boite, j’ai su faire avec un guide remarquable, et un directeur de production, et un directeur financier, bref un staff. Mais toute seule ? En plus, je suis une femme. Ai-je confiance ? Non. Aucune femme n’a confiance en elle. Mais je n’avais pas trop le choix car mon vrai capital c’était ce que j’avais appris chez moi pendant toutes ces années. Mes enfants m’en auraient voulu de ne pas transmettre  l’or que j’avais dans les mains. Je sentais que mon fils  Ferdinand avait un potentiel hors-norme, passionné depuis son plus jeune âge. J’ai pensé  : fais le on verra bien.” Mais comment se positionner sur le marché foisonnant du champagne ? “Quand on travaille chez Taittinger, pour Claude Taittinger, on est “taittingerisée”. C’était ma référence absolue. Tout le reste était moins bien. Je me suis dit : il faut absolument que tu te “détaittingerises” le goût et le palais, sinon tu n’as aucune chance. Tu ne peux pas reproduire l’inimitable, ce ne seras jamais aussi bon que l’original.” Pas question, non plus,  de tenter de ressembler aux grands acteurs de l’appellation. 

QUEL CHAMPAGNE ALLONS NOUS FAIRE CETTE ANNÉE?

L’inspiration lui est venue de sa découverte des champagnes de vignerons. “Jamais je ne buvais des trucs pareils. Il y en a certains que je n’aime pas, mais quelle richesse a cette appellation ! J’ai compris que mon seule avenir serait  d’être artisan.” Son site de production s’est implanté à Sillery. La structure qu’elle a fait construire lui permet d’élaborer ses vins de A à Z, à part le pressurage. Elle a décroché sa carte de négociant en 2007. “Moi j’ai envie de faire tous les champagnes que la nature et les approvisionnements me permettent de créer,  en fonction des opportunités. Donc ca me donne beaucoup de liberté de souplesse, de curiosté.” Sur le bonheur de cette création perpétuelle, Virginie Taittinger est intarissable. Elle rend hommage à son fils qui avait un intérêt différent pour les champagnes. “ Il m’a appris ça. Les champagnes traditionnels l’ennuient. Il me disait moi, j’ai envie de m’amuser quand je bois du champagne.” Ensemble, ils créent parfois des vins de terroir. Mais ils revendiquent l’assemblage avec force, parce qu’il sublime la diversité de leurs approvisionnements en raisins. La jeune marque s’enorgueillit déja de 21 cuvées différentes. Les bouteilles de VIRGINIE T. bénéficient d’un vieillissement prolongé de  6 ans minimum. 

PAR LA GRANDE PORTE…D’UN CHÂTEAU 

Il fallait un lieu pour faire vivre l’histoire de cette nouvelle maison de champagne.  Après deux ans de recherche, un article publié dans le quotidien l’Union lui fait découvrir le Château de Challerange à Taissy, en attente d’un sauveur. Démoli par les obus de la guerre de 14 et reconstruit à l’identique par Henry Wargnier, descendant de la fameuse dynastie de tisserands. “Je suis tombée amoureuse du lieu. J’ai l’impression que cette maison est pour moi. Je me sens en sécurité. Au début, j’y venais avec un sac de couchage. Mon fils m’a rejoint très vite.” Le château a gardé les témoignages du destin hors norme de ses anciens  occupants : récits de guerre, publications artistiques, philosophiques, ou programmes de spectacles dont Sarah Bernard a parfois  la vedette…La maîtresse des lieux s’en nourrit. La Vesles coule dans le parc, on voit passer les chevreuils depuis les fenêtres. L’endroit est idéal pour accueillir les clients, organiser des dégustations, sublimer le Champagne VIRGINIE T. Tout le rez-de-chaussée est prêt à être loué pour des réceptions. “On commence à rembourser. Depuis 15 ans, je n’ai pas chômé. J’ai fait le plus dur, les fondations que personne ne voit. La plupart des gens pensait que je faisait ça parce que je n’avais rien à faire. Mais j’ai avancé. Mes trois enfants me soutiennent.” 

 

Monique Derrien

Reporter puis grand reporter à Radio France de 1987 à 2016. Prix du Grand Reportage de Radio France. Chronique judiciaire régulière et assidue des petits et grands procés : Chanal, Heaulme, Fourniret. Attention soutenue sur les audiences et faits de société et sur la politique, un peu. Parce qu'ils disent presque tout du monde qui nous entoure. Intérêt marqué pour la culture, la gastronomie et le champagne. Celui qui se boit et celui qui a su si bien se vendre jusqu'ici.

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